Quand l'épaule se réveille la nuit : comprendre la douleur nocturne et ses répercussions

À peine 11 % des patients atteints de rupture de coiffe déclarent dormir normalement et 89 % rapportent des troubles du sommeil. Ces douleurs nocturnes ne sont pas anodines : elles sont la manifestation d'une physiopathologie complexe qui mêle facteurs mécaniques, inflammation et rythmes biologiques.

ARTICLE

Mickaël Tandéo

12/21/20254 min read

Interrogeons nos patients souffrant d'une épaule gelée ou de douleurs liées à la coiffe des rotateurs et la plupart d’entre eux vous dirons : « la nuit est la pire ». À peine 11 % des patients atteints de rupture de coiffe déclarent dormir normalement et 89 % rapportent des troubles du sommeil. Ces douleurs nocturnes ne sont pas anodines : elles sont la manifestation d'une physiopathologie complexe qui mêle facteurs mécaniques, inflammation et rythmes biologiques.

Pourquoi ça fait mal la nuit ?

Un contexte silencieux et des contraintes mécaniques
Au coucher, le cerveau n’est plus distrait par les activités quotidiennes. La réduction des stimuli externes augmente l’attention portée aux signaux nociceptifs. La position allongée modifie également l’orientation de la tête humérale : dormir sur le côté peut comprimer la bourse ou la capsule déjà irritée. La position sur le dos, lors d’une épaule gelée, entre autre, peut augmenter l’irritabilité tissulaire en imposant une tension prolongée aux tissus capsulo-ligamentaires.

Inflammation et rythmes circadiens
De nombreuses pathologies de l’épaule s’accompagnent d’une inflammation chronique de bas grade. Or la production de cytokines (IL-1β, TNF-α, IL-6) suit des fluctuations journalières, avec des pics nocturnes. Une étude moléculaire a montré que les récepteurs de la mélatonine (MTNR1A et MTNR1B) et le canal ionique ASIC3 sont significativement sur-exprimés dans la capsule articulaire et la bourse de patients atteints de douleurs liées à la coiffe ou d’épaule gelée. Ces données suggèrent que la mélatonine, hormone du sommeil, agit comme médiatrice de la douleur nocturne : elle sensibilise les nocicepteurs via ASIC3 et favorise l’expression de cytokines pro-inflammatoires.

Comorbidités et facteurs de risque
La douleur nocturne ne dépend pas uniquement de la lésion tendineuse. Dans une étude de cas comparant des patients porteurs de pathologies de l’épaule à des sujets sains, l’indice de sévérité d’insomnie (ISI) était deux fois plus élevé chez les personnes présentant une pathologie de l’épaule. Le risque relatif de développer une insomnie était de 4,86 dans le groupe pathologique, et les troubles étaient aggravés par la présence de comorbidités (hypertension, diabète, dépression) et par la prise de médicaments. Les recherches montrent également que la taille de la déchirure, l’hypertension ou l’alcool peuvent altérer la qualité du sommeil après réparation arthroscopique.

Sommeil et modulation de la douleur
Le sommeil joue un rôle actif dans la régulation de la douleur. Les perturbations du sommeil dérèglent les systèmes dopaminergique et opioïde endogène, diminuant l’effet analgésique naturel et augmentant la sensibilité nociceptive. Le manque de sommeil entretient ainsi un cercle vicieux : plus de douleur nocturne réduit la durée et la profondeur du sommeil, et un sommeil de mauvaise qualité augmente la perception douloureuse le lendemain.

Conséquences pour les patients

Altération de la qualité de vie
Les troubles du sommeil liés à la douleur d’épaule entraînent une fatigue diurne, des difficultés de concentration et une baisse de performance. Ils favorisent aussi l’anxiété et la dépression. Chez les patients atteints de douleurs de coiffe, la qualité du sommeil est fortement corrélée à l’intensité de la douleur et aux limitations fonctionnelles. Même après une réparation chirurgicale, près de 41 % des patients continuent à présenter des troubles du sommeil deux ans plus tard.

Impact sur la rééducation et le pronostic
La privation de sommeil réduit la motivation et l’adhésion aux exercices. Elle peut ralentir la guérison, accroître l’inflammation et réduire la capacité à gérer la charge de réhabilitation. Les patients qui dorment mal ont tendance à demander une chirurgie plus tôt et à consommer plus d’analgésiques, ce qui, paradoxalement, peut altérer davantage le sommeil.

Facteurs modifiables
Les études montrent que la qualité de sommeil s’améliore significativement six mois après une réparation de la coiffe. Cependant, l’amélioration reste incomplète et dépend de facteurs modifiables : réduction de la consommation d’alcool ou de narcotiques, contrôle des comorbidités, gestion du poids et traitement des troubles anxiodépressifs. Le positionnement nocturne (coussin sous le bras, éviter de dormir sur l’épaule lésée) et l’éducation à l’hygiène du sommeil (rituels calmes, pas ou peu de lumière…) peuvent soulager une partie des contraintes mécaniques et améliorer la perception de la douleur.

Conclusion : prendre la nuit au sérieux

La douleur nocturne de l’épaule n’est pas un simple symptôme anodin : elle reflète la complexité d’un système inflammatoire et neuro-hormonal rythmé par l’horloge biologique. En tant que cliniciens, comprendre ces mécanismes nous permet :

  • D’expliquer aux patients que leur douleur suit un rythme et ne reflète pas nécessairement une aggravation structurelle.

  • D’adapter les conseils : positions de sommeil, chronothérapie des exercices et des traitements médicamenteux, gestion des comorbidités.

  • D’améliorer la qualité de vie en travaillant sur le sommeil autant que sur la fonction de l’épaule.

En somme, écouter l’épaule qui « se réveille la nuit » permet non seulement de soulager la douleur, mais aussi de soutenir le processus de guérison et à l’observance du patient à sa rééducation.

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